Recherche
Mag Décision Achats
S'abonner à la newsletter S'abonner au magazine
En ce moment En ce moment

Pénurie, hausse des coûts des matières premières: "Les achats subissent plus qu'ils ne s'adaptent"

Publié par Aude Guesnon le | Mis à jour le
Pénurie, hausse des coûts des matières premières: 'Les achats subissent plus qu'ils ne s'adaptent'

Actuellement en mission dans des entreprises chahutées par la crise, deux experts achats - l'un est consultant en achats de matières premières agricoles et l'autre en achats de composants électroniques - nous livrent leur regard et leurs préconisations.

Je m'abonne
  • Imprimer

Les matières premières flambent, le coût du transport explose, les composants électroniques manquent, etc. Les achats sont sous tension. Rencontre avec deux experts de Twineeds - conseil achats et supply - qui aident actuellement leurs clients à négocier ces virages : Arthur de la Brestesche (Buying and Solutions), consultant acheteur matières premières agricoles, actuellement en mission chez un acteur majeur du domaine de l'agroalimentaire français, et Isabelle, consultante achat composants électroniques, actuellement en mission au sein d'une entreprise d'électroménager. Témoignages

Quelles sont les difficultés qui impactent le plus vos clients ? Quels domaines d'activité vous semblent le plus en souffrance ? Quel constat dressez-vous au global ?

Arthur de la Brestesche

Arthur de la Brestesche - Les principales difficultés auxquelles nos clients sont confrontés sont le manque de ressource (livraison partielle, contrat non honoré faute de volume disponible) et la pression sur les prix. Les fournisseurs n'arrivent plus à s'approvisionner et doivent faire des choix. Certains font valoir leur droit de révision des prix quand les conditions le permettent. En parallèle de cela, entre chômage partiel, difficulté de recrutement et pression sur la masse salariale, les services achats, déjà très sollicités depuis le début de la crise, n'arrivent pas à sortir la tête de l'eau. Je ne crois pas qu'un seul secteur industriel soit épargné. Tous les voyants sont au rouge. Agro-alimentaire, BTP, cosmétique, automobile, aéronautique, ameublement, IT.. Tous les secteurs sont concernés. La différence peut se jouer au niveau de l'entreprise. Entre celles couvertes sur les marchés et ayant adopté une véritable relation de business partner avec leurs fournisseurs (voire de client préféré) et celles qui ont gardé une vision de cost killer opportuniste. Ces dernières sont celles qui s'en sortent le moins bien.

Comment vos clients s'adaptent-ils aux nouvelles contraintes ?

Arthur de la Brestesche - Aujourd'hui, ils subissent plus qu'ils ne s'adaptent. Les leviers traditionnels sont peu efficaces, voire inopérants, dans ce contexte (appel d'offres, nouveau sourcing, etc). Les services achats se trouvent littéralement coincés dans un étau avec, d'un coté, les hausses qui ne cessent d'arriver et, de l'autre, la pression de la réduction budgétaire.

Isabelle - En électronique, nous avons ouvert les horizons de commande à tout 2022, sans tenir compte des délais standards d'approvisionnement des composants.

Contraints de trouver des solutions alternatives, voient-ils le budget achats dériver ?

Arthur de la Brestesche - Si solution alternative il y a, alors oui le budget en pâti. Mais dans ce contexte de pénurie, il n'y a pas toujours d'alternative. Je prendrais l'exemple de fournisseurs nouvellement démarchés qui ne souhaitent pas répondre car eux-mêmes n'arrivent pas à satisfaire leur portefeuille de clients historique. Prendre des volumes en plus ? Impossible !

Isabelle - Complètement. Les achats de dépannage via des distributeurs non officiels voient les coûts exploser avec des prix qui peuvent être multipliés par 100, notamment sur les microcontrôleurs

Comment les accompagnez-vous et que leur conseillez-vous de mettre en place ?

Arthur de la Brestesche - Les deux principaux axes de travail que nous pouvons déployer sont la sécurisation sur les marchés (marchés à terme et option) ainsi que la révision du portefeuille fournisseurs. Aujourd'hui encore, trop d'entreprises font confiance à un mono-sourcing peu résilient en période de crise.

Isabelle - On surveille les carnets de commande afin de limiter les dérives au niveau des dates de livraison confirmées et on travaille le plus en amont possible, c'est à dire en direct avec les fabricants

Quelles solutions pour faire face à la hausse des prix et manque de fiabilité des compagnies de transport maritime ? Leurs marges sont historiquement hautes, elles n'ont guère intérêt à ce que la situation se rétablisse...

Arthur de la Brestesche - C'est un fait, et les barrières à l'entrée sont suffisamment conséquentes pour ne pas rendre réaliste un équilibrage du marché par l'arrivée de nouveaux entrants. Cette situation risque de durer, le temps que les normes sanitaires portuaires se détendent et que la main d'oeuvre soit pleinement disponible. Néanmoins, si la situation dure un peu trop au goût des clients, il faut s'attendre à une relocalisation partielle, à l'instar de ce qu'a fait Thomson Computing, qui viendrait réduire la demande en fret maritime et donc tendre vers des prix plus acceptables.

Quelles solutions face à la flambée des coûts des matières premières ?

Arthur de la Brestesche - A court terme, il faut, autant que faire se peut, saisir les opportunités économiques en switchant d'un produit à un autre produit similaire (exemple : préférer tel poisson blanc à tel autre). A moyen terme, il est intéressant de couvrir son risque financier sur les marchés boursiers.

Quelles solutions face aux pénuries ?

Arthur de la Brestesche - Tout dépend de l'activité. La question du make or buy peut se poser, pour certains approvisionnements stratégiques. Avec les politiques de relocalisation, les entreprises développent de plus en plus de "filières intégrées". Mais la première action à mettre en place, si l'entreprise ne l'a pas déployé avant sur ces catégories clefs, c'est définitivement le dual sourcing.

Isabelle - Je préconise d'engager les commandes le plus loin possible dans le temps.

Côté contrats, que faut-il prévoir pour mieux se protéger face à ces différentes difficultés ?

Arthur de la Brestesche - Au-delà des points évoqués plus haut, il peut être envisagé d'inclure plus fréquemment une clause de stock tampon dans les contrats pour limiter le côté instantané de la pénurie et de mieux la prévenir/l'anticiper.

Isabelle - Les contrats ne sont plus respectés et les fabricants en mettent très peu en place en électronique, seuls quelques gros clients privilégiés peuvent en bénéficier

Comment renforcer les liens avec les fournisseurs pour s'assurer de leur fiabilité ; pour s'assurer d'être servi en priorité ?

Arthur de la Brestesche - Tout repose sur deux éléments essentiels de l'achat, à mon sens : la politique achats et le relationnel de l'acheteur. Si l'acheteur est imbuvable avec son fournisseur, l'entreprise sera vue comme la bête noir et non comme partenaire. Dans la même logique, si votre politique de négociation est de réduire le prix au plus bas, sans permettre à votre fournisseur de se développer, d'innover et de gagner sa vie convenablement, vous pouvez être sur qu'il ne pensera pas à vous en temps de crise.

Isabelle - Il est impératif de donner de la visibilité aux fabricants sur les besoins futurs et de suivre les évolutions des carnets de commandes au plus près. Bref, occuper le terrain, même si souvent cela ne suffit pas!

Cette crise va-t-elle inciter les directions achats à modifier leur politique achats ? Et si oui, sur quels pans ? Vont-ils, notamment, d'avantage privilégier le local ?

Arthur de la Brestesche - Tout va dépendre de la volonté des décideurs financiers, car cela à un coût. Sont-ils prêt à l'accepter ? L'avenir nous le dira. Mais, en tout état de cause, la politique achats a peu de chance de rester inchangée. La vraie question est de savoir combien de temps va tenir cette nouvelle politique. Si la direction achats a une mémoire courte, elle sera tenté de revenir aux basiques d'avant crise, quitte à s'en mordre les doigts une fois une nouvelle crise arrivée. Un exemple très parlant dans le monde de l'automobile est celui de Toyota qui a capitalisé sur son expérience de 2011 pour passer la crise de la Covid sans difficulté majeur.

Quelles mesures doivent-ils prendre aujourd'hui pour minorer, voire se prémunir, de ce type de crise demain ?

Isabelle - C'est une crise historique, tout le monde s'accorde à dire que nous n'avons jamais vécu cette situation... il est difficile d'anticiper une crise telle que celle-ci où se mêlent une crise sanitaire inédite et des catastrophes indépendantes telles des usines qui brûlent (exemple de Renesas).

Les stocks, malgré les coûts qu'ils représentent, doivent-ils être augmentés ?

Arthur de la Brestesche - C'est une question de stratégie que doivent envisager les services achats sur des matières stratégiques ou à risque. La matrice de Kraljic existe et elle n'est pas figée ! Elle doit être actualisée régulièrement et les stratégie achats doivent être mises à jour afin d'anticiper au mieux les besoins de demain.

Isabelle - Aujourd'hui, en électronique, avoir du stock est du luxe sur certaines références. Le calcul entre le coût du stock et les dépannages via des distributeurs non officiels est vite fait.

Certaines entreprises demandent à leurs fournisseurs d'assumer la charge du stock. Le coût devrait-il être partagé ?

Arthur de la Brestesche - En tout état de cause, ce service n'est jamais gratuit. Il sera partagé, dans le meilleur des cas, et sera dilué dans la facturation globale, dans la plus part des cas. Rien n'est gratuit, "Quand c'est gratuit, c'est toi le produit".

Je m'abonne

NEWSLETTER | Abonnez-vous pour recevoir nos meilleurs articles

La rédaction vous recommande