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Publié par Aude Guesnon le - mis à jour à

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Les entreprises qui achètent des composants savent-elles qu'ils contiennent des métaux rares ?

Si la présence de métaux rares dans des composants est connue, la situation est bien différente concernant l'identification des types et quantités de métaux. Ces informations ont pourtant une importance capitale puisqu'un approvisionnement défaillant peut avoir de graves répercussions pour l'entreprise. Cette identification est pourtant trop souvent délaissée aux sous-traitants sans aucune forme de contrôle et fait peser un risque conséquence sur les entreprises.

L'identification de la composition exacte et de la provenance précise est une étape nécessaire qui représente un travail important, car en plus de s'être internationalisées, les supply chain se sont allongées et divisées entre différents fournisseurs. La visibilité sur l'amont est souvent réduite au sein des entreprises.

Dans certains secteurs avec une maturité achat reconnue, on a su développer cette transparence. Quelques équipementiers automobiles -français notamment- ont réussis à clarifier cette supply chain : ils connaissent les métaux utilisés, leur provenance et diversifient leurs approvisionnements dans une optique de sécurisation, mais aussi de gestions des coûts.

Avant de se lancer dans ce genre de processus, il est nécessaire, pour l'entreprise, de savoir ce qu'elle va rechercher prioritairement. Une entreprise en BtoC donnera peut-être plus d'importance aux métaux ayant un risque de provenir de zones de conflit, car l'impact sur son image pourrait être terrible. Alors qu'une entreprise en BtoB pourrait privilégier la sécurisation et la diversification de son approvisionnement ou de celui de ses fournisseurs stratégiques.

Ces métaux sont devenus un enjeu économique majeur et donc un enjeu politique. Avez-vous étudié ces questions?

J'aborde ce sujet dans le livre au sein d'un chapitre géopolitique dédié, traitant des questions de domination, monopole et de dumping des différents pays.

Selon moi, avant d'être une question écologique, politique ou d'approvisionnement, l'enjeu derrière ces métaux rares est le transfert de technologie. Nous nous dirigeons vers des révolutions, numérique et environnementale, qui sont et seront les sources d'emplois de demain. Les métaux sont au coeur de ces révolutions et de formidables leviers stratégiques afin de développer l'industrie d'un pays ou d'une région.

La Chine occupe une place toute particulière dans les filières des métaux rares et son rôle n'est plus celui de simple extracteur minier. Avec ses investissements en Afrique et sa remontée dans la chaîne de valeur, la Chine est désormais dans une position dominante. Depuis quelques années elle est à la fois le premier extracteur de terres rares et le premier importateur de ces minerais, car elle est le principal pays à savoir les transformer.

Certains spécialistes américains soulignent le fait que rouvrir des mines de terres rares aux USA ne servirait pas à grand-chose. En effet, une fois extraites, les terres rares partiraient en Chine afin d'y être transformées, car, nous n'avons pas à l'heure actuelle les moyens technologiques et le savoir-faire pour procéder nous-mêmes à cette transformation. En laissant un tel avantage à la Chine les économies occidentales se sont placées dans une situation de dépendance dont il est nécessaire de s'extraire.

Les prix flambent et la Chine joue de son pouvoir. Comment la France et ses entreprises peuvent-elles s'assurer une sécurité d'approvisionnement en termes de quantité et de prix ?

Concernant les terres rares, les prix sont relativement stables (à l'exception de la période qui a suivi l'accident diplomatique de 2010/2011 entre la Chine et le Japon). Le maintien de prix bas par la Chine permet de limiter l'émergence de mines concurrentes. Les projets miniers ont des besoins d'investissement gigantesque, on parle de centaines de millions d'euros qui s'étalent sur de nombreuses années. Cependant les spécialistes anticipent une augmentation dans le temps du prix de certaines terres rares, notamment les 4 utilisées pour les aimants permanents (néodymes, dysprosium, terbium, praséodyme).

Côté métaux rares, l'intégralité des métaux rares sont à des prix plancher actuellement exception faite des platinoïdes. Parmi les platinoïdes, un seul voit son prix diminuer, il s'agit du platine suite au "dieselgate" et aux politiques de réduction des moteurs diesel. À l'inverse, le palladium utilisé dans les catalyses de voitures essence continue de voir son prix augmenter.

Pour sécuriser son approvisionnement, une entreprise doit :

- Connaître les métaux rares qu'elle utilise et la provenance précise : c'est la problématique de l'identification déjà évoquée ci-dessus. L'objectif de cette identification est de pouvoir négocier en connaissance de cause et savoir quels métaux sécuriser ;

- Contractualiser l'approvisionnement quand c'est possible ;

- Utiliser des outils de couverture comme des forwards permettant aux entreprises de se protéger. On voit aussi certains acheteurs de métaux de base qui demandent à leur fournisseur d'inclure dans leur contrat des garanties d'approvisionnement de métaux rares pour lesquels, ils sont du coup moins regardant en termes de prix ;

- Développer l'achat responsable en attribuant un faible quota d'achat (5% du volume total) à des entreprises de recyclage de métaux rares européenne ou française. Le prix du métal sera peut-être plus cher, mais le circuit sera plus court et permettra de développer la filière. La limite de cette approche reste que tous les métaux rares ne se recyclent pas et le choix sera limité pour les entreprises ;

- Créer des partenariats à long terme. L'engagement de partenariat à long terme me semble incontournable pour traiter la question. Il faudrait avoir une centrale d'achat regroupant les industriels français de la défense, ou des industries électriques et électroniques qui investissent et développe à l'international des partenariats avec l'aide du gouvernement français et achète en commun ces métaux rares afin de sécuriser l'approvisionnement. Le poids de ce groupement pourrait permettre de développer et soutenir des projets complets hors de Chine, comment on l'a vu avec l'entreprise Lynas en Australie. Le poids d'une centrale d'achat de ce type pourrait permettre d'améliorer la sécurité d'approvisionnement et de mieux prendre en compte la RSE dans la Supply Chain.

Mais, l'une des meilleures solutions pour les acheteurs reste de challenger en interne les équipes d'ingénierie afin de réduire l'utilisation des métaux rares les plus critiques quand c'est possible.

Enfin, dans la situation actuelle, beaucoup de métaux rares sont à des prix particulièrement bas, ce qui peut être une opportunité pour constituer des stocks stratégiques (comme il en existe pour le pétrole). La Corée et le Japon, n'ont pas hésité à réaliser des stocks stratégiques nationaux de certains métaux rares pour faire face à une potentielle rupture d'approvisionnement. L'idée peut marcher pour la France, mais à condition que les industries locales soient capables de convertir ces stocks de métaux en produits semi-finis (ce qui n'est pas souvent le cas actuellement).

Cet objectif de sécurisation des stocks de métaux rares peut aussi être atteint en s'appuyant sur des mécanismes financiers et notamment boursiers. C'est le cas du projet Gallium mené par Vincent Donnen.

Lire la suite en page 3 : Pourquoi la transition écologique entraîne-t-elle une augmentation de la consommation de métaux rares ? Cela paraît paradoxal... / C'est en soi une catastrophe puisque l'extraction des métaux rares est une plaie pour l'humain et l'environnement... / Que préconisez-vous pour sortir de cette dépendance aux métaux rares... et à la Chine? Vous préconisez le recyclage : pourquoi n'est-il pas exploité aujourd'hui? Et s'il l'était, suffirait-il à alimenter la demande qui ne cesse d'augmenter ?
En page 4 : L'Union européenne et la France ont pourtant pris des mesures pour obliger les industriels à recycler leurs déchets électroniques ... / Quels moyens de substitution aux métaux/terres rare ? Des tests sont-ils en cours chez certains industriels ? / Comment les achats peuvent-ils concilier achats de métaux rares et politiques RSE mise en avant par les grands groupes ?

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Aude Guesnon

Rédactrice en chef de décision-achats.fr et de Décision Achats

Après avoir exercé plus de dix ans en tant que réactrice en presse quotidienne, j’ai voulu découvrir un autre pan du métier : je suis devenue secrétaire [...]...

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