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Comment les producteurs de rhum composent-ils avec leur insularité ?

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Comment les producteurs de rhum composent-ils avec leur insularité ?

À part la matière première, les rhumiers des DOM sont obligés d'importer (de fort loin), tout ce qui leur sert à produire et à vendre leurs rhums.

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Le travail d'un responsable des achats dans une entreprise qui fabrique et commercialise des produits finis peut être un véritable casse-tête : trouver les matières premières, négocier les prix, jongler avec les fournisseurs dans différents pays, avec différents fuseaux horaires, mettre en place la chaîne logistique pour acheminer les produits jusqu'à leurs marchés de destination... C'est compliqué, mais, la plupart du temps, faisable lorsque l'entreprise peut trouver la plupart des produits, des savoir-faire, des fournisseurs dans un environnement raisonnablement proche. Mais que se passe-t-il quand le seul élément dont l'entreprise dispose à proximité est la matière première et qu'elle doit tout importer, oui, tout le reste, avec des distances qui se comptent en milliers de kilomètres ? C'est la problématique que doivent résoudre tous les jours les producteurs de rhum des départements d'outre-mer, en particulier ceux qui sont situés sur des îles !

Le rhum cartonne actuellement (voir notre encadré en page 2 de cet article), et les ventes explosent sur le marché local, mais surtout sur leur marché principal, la métropole, qui se situe à des milliers de kilomètres du lieu de production. Plus 6 700 km pour la Martinique, un peu moins pour la Guadeloupe et 9 200 km pour La Réunion (à vol d'oiseau)... Fort heureusement, les matières premières se trouvent sur place.

Dans le cas de la Guadeloupe, cela pourra être de la mélasse ou du jus de canne à sucre, et pour La Réunion, à 95% de la mélasse. L'eau est aussi à disposition des producteurs de rhums, même si les deux îles ont récemment connu de graves épisodes de sécheresse. Mais, à part cela, tout doit être importé. Des machines-outils qui servent à traiter et récolter la canne à sucre, aux cuves de stockage en passant par les colonnes de distillation ou les alambics... tout ce qui est conçu par une industrie lourde doit être importé, car ni La Réunion, ni la Martinique, ni la Guyane, ni la Guadeloupe n'en disposent sur leur sol. Et ce n'est pas tout. "Nous manquons aussi de bons techniciens, capables de faire de la maintenance ou de la réparation, aussi, lorsque nous en avons un sous la main nous faisons tout pour le garder, explique Nicolas Legendre qui représente la marque Damoiseau en métropole. Et quand il faut changer une machine, il y a un rapport de un à trois par rapport à la métropole en termes de délais." Si les deux îles produisent de l'énergie grâce à l'éolien, au solaire, et parfois grâce à la bonification des déchets de l'industrie du rhum (bagasse, vinasses...), les cuves en inox où le rhum se repose après sa distillation ont, elles aussi, été importées, de même que les tonneaux de vieillissement qui accueillent pendant plusieurs années les rhums âgés.

Le choix de l'embouteillage local

Lorsque le producteur prend le parti d'embouteiller lui-même ses produits, il doit aussi importer la chaîne de montage et les bouteilles qui arrivent vides par conteneurs depuis l'Europe, où il ne reste plus que quelques verriers. "Chez Damoiseau, nous avons choisi de commercialiser un rhum qui a été intégralement élaboré dans l'aire de production, argumente Nicolas Legendre. Malheureusement, cela a un coût économique, car, ensuite, les bouteilles retournent pleines, en métropole. D'autres préfèrent envoyer leur rhum en vrac, mais cela revient au même, car les cuves aussi arrivent vides en Guadeloupe."

Mais ce n'est pas tout, car, faute de trouver des fournisseurs sur place, Damoiseau doit aussi importer les bouchons (à vis, en plastique, en liège), les surcapsules en plastique ou en étain, et même les étiquettes ! "Concernant les étiquettes, nous ne pouvons pas faire de stocks trop importants, car ce sont des produits qui se conservent mal sous les tropiques (fortes chaleurs et humidité) et les rouleaux finissent par s'altérer au bout de plusieurs années", prévient Nicolas Legendre. Et une fois les bouteilles dument remplies, étiquetées, bouchées rassemblées dans des cartons (le seul élément avec le rhum qui est produit sur place), elles sont envoyées en métropole via la ligne Pointe-à-Pitre/Le Havre, puis elles sont convoyées à Valenton, dans le Val-de-Marne. De cet entrepôt, les volumes sont redispatchés en France et à l'international, y compris les États-Unis, alors qu'ils sont assez proches de la Guadeloupe. Car, d'une part, il n'y a pas de liaison maritime régulière avec les États-Unis et, d'autre part, il n'y a souvent pas la volumétrie suffisante pour remplir un conteneur complet en Guadeloupe. Malgré ces obstacles, la marque guadeloupéenne continue d'embouteiller ses rhums sur place : les clients donnent une prime aux produits élaborés à 100 % dans l'aire de production, et cela lui permet aussi de mieux maîtriser sa production.

Lire la suite en page 2 : La solution du vrac


La solution du vrac

Mettons maintenant le cap sur La Réunion, pour voir comment la marque Isautier fait face aux mêmes obstacles... en pire ! Car non seulement on ne trouve pas de fabricant de machines, colonne à distiller, bouteilles, étiquettes haut de gamme et autres bouchons à La Réunion... mais en plus l'île est située encore plus loin de la métropole. "Un bateau en provenance de la métropole met un mois pour rallier La Réunion", nous apprend Cyril Isautier, le dirigeant de la marque éponyme. Contre environ deux semaines pour la Guadeloupe. Et ce n'est qu'à l'aller, car, au retour, le délai "voit double" ! "La Réunion est à 90 % importatrice, donc, pour 100 conteneurs qui arrivent ici, 90 repartent vides et 10 avec de la marchandise locale."

Pour revenir en métropole avec des conteneurs pleins, les navires vont passer par l'Inde, "ce qui rallonge le trajet de retour (hors crise Covid ou canal de Suez), de deux mois pour remonter", explique Cyril Isautier. Pendant longtemps, la marque réunionnaise devait donc jongler avec des contraintes handicapantes: elle faisait descendre des bouteilles vides à La Réunion, où Isautier les stockait, avant de les envoyer une fois remplies vers la métropole. Au vu des délais et de la nécessité d'être réactifs face à l'imprévu, la marque était obligée de constituer des stocks de matière première à La Réunion et de produits finis en métropole. Ce qui impliquait des dépenses d'immobilisation colossales, un coût environnemental insensé et une aberration commerciale, car, malgré cela, la réactivité était, au mieux, aléatoire. De plus, lors du voyage retour qui durait deux mois, il y avait fréquemment des problèmes de dégradation des packagings : étiquette, colle... "Donc, depuis 2019, nous confions progressivement le processus d'embouteillage à une ou à des entreprises spécialisées, révèle Cyril Isautier. Grâce à cela, nous avons fait baisser nos coûts financiers et écologiques, et nous pouvons être plus réactifs pour répondre à une demande qui explose, notamment pour les rhums arrangés".

Focus - Comment produit-on un rhum blanc ?

Les rhums des DOM sont classés dans deux catégories différentes, selon qu'ils ont été produits à partir de jus de canne ou de mélasse. Le jus de canne est obtenu en pressant des tiges de canne à sucre fraîches dans un moulin. Le jus qui en ressort (le vesou) est mis à fermenter jusqu'à obtenir un " vin de canne " titrant autour de 7° d'alcool. C'est ce vesou qui sera distillé dans des colonnes de distillation. Transformé en vapeur, concentrée, puis refroidie, le vesou devient un spiritueux qui titre environ 65°- 70°. Dans la plupart des cas, de l'eau sera ajoutée au rhum pour faire descendre ce degré à 50° ou 40°. Les rhums de jus de canne des DOM sont appelés " agricoles " et sont principalement produits par la Martinique et la Guadeloupe. Pour le rhum de mélasse, le jus de canne est transformé en sucre dans une sucrerie. À côté du sucre non raffiné, les producteurs obtiennent une matière visqueuse et sucrée, la mélasse. C'est elle qui sera mise à fermenter (avec de l'eau), puis distillée. Il en ressort des rhums titrant en général autour de 90°. La Guadeloupe et surtout La Réunion sont les championnes françaises des rhums de sucrerie, ou de mélasse.

Ventes de rhum : une année 2020 paradoxale

Malgré le confinement et la crise de la Covid-19, l'année 2020 a été faste, en tout cas pour ce qui concerne les ventes en grande distribution. Elles ont en effet progressé de 6,5 % au global, avec 31 537 000 litres écoulés. Les rhums épicés (+28,3 % à 5 261 000 litres), vieux (+20,3 % à 1 743 000) et arrangés (+60,7 % à 1 774 litres) ont clairement tiré le marché vers le haut : côté CHR (cafés/cavistes, hôtels, restaurants), les ventes ont chuté dans les établissements qui étaient restés fermés pendant les confinements, mais les cavistes s'en sortent bien. In fine, la baisse est tout de même de -44,7 %, soit 3 740 066 litres commercialisés.

 
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