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Le Luxe ne pense qu'Achats

Publié par WAJNSZTOK OLIVIER le

Intuitivement, il aurait été permis d'imaginer que le monde du luxe n'est pas très porté sur la fonction Achat. Et ce n'est qu'un sentiment a priori. La conférence organisée par le Groupement Achat d'HEC le 24 Mai a tordu le cou à cette idée. Et violemment.

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Saviez-vous que l'industrie de l'horlogerie de luxe pourrait en partie disparaitre pour des problématiques achats et fournisseurs ?

L'histoire démarre dans les années 80 et 90. L'industrie de l'horlogerie suisse est au bord du gouffre. Nicolas Hayek, patron de Swatch, regroupe des fleurons déconfits de l'horlogerie suisse, recompose et réorganise le milieu industriel local. Son Groupe Swatch acquiert la plupart des sous-traitants des éléments clefs des montres mécaniques et électroniques : spiraux, boîtiers, mouvements, verres, balanciers, échappements.

Fournisseurs en Monopole

D'après les intervenants lors de la conférence du Groupement Achat d'HEC, Nicolas Hayek sauve l'horlogerie suisse mais la rend en même temps totalement dépendante de son groupe : Swatch Group. ETA, sa filiale d'assemblage de mouvements produit pour les marques du Swatch Group mais aussi pour la plupart de ses concurrents suisses et allemands 70% des mouvements mécaniques. En outre, ses PME spécialisées fournissent 90% des besoins locaux en spiraux ou balanciers. Vincent Mahéo, organisateur de l'événement pour le Groupement Achat d'HEC, explique le sujet "Un spiral coûte 20 centimes. Mais une nouvelle entreprise qui voudrait en fabriquer devrait investir plusieurs dizaines de millions de francs suisses.".

Dans les années 2000, Nicolas Hayek profite ainsi doublement de la fabuleuse croissance du marché des montres mécaniques : en vendant plus de montres de ses propres marques (Longines, Breguet, Omega, Tissot.) et en vendant plus de composants et mouvements à ses concurrents. De nombreuses marques concurrentes se créent en utilisant majoritairement des mouvements et pièces du Swatch Group. L'affaire est rentable : un mouvement ETA simple et fiable peut coûter 250 à 300 euros et finit emboîté dans une montre vendue parfois plus de 5000 euros. Et on sait que certaines montres se vendent même plus de 100 000 euros. Vous avez bien lu : cent mille euros.

Un intervenant estime qu'à de nombreuses reprises au cours de ses années de croissance, Nicolas Hayek menace de réserver ses outils de production à l'usage exclusif des marques du Swatch Group. Personne ne l'écoute car personne ne croit que le « parrain » peut mettre en danger l'équilibre de la grande famille de l'horlogerie suisse. Le milieu de l'horlogerie suisse, fermé et feutré, possède ses propres codes. Et "renverser votre coupe de champagne sur le pantalon de la mauvaise personne lors d'un cocktail peut conduire à des répercussions dramatiques pour votre entreprise."

Game Over

Le 28 juin 2010 marque la fin d'une époque avec le décès de Nicolas Hayek. Son fils Nick Hayek prend la tête de Swatch Group. Mais Nick ne se sent pas investi d'une mission de grand manitou de l'horlogerie suisse. Il souhaite avant tout faire progresser son entreprise et décide de mettre à exécution les menaces de son père : Swatch Group ne fournirait quasiment plus ses concurrents en mouvements mécaniques ETA à partir de 2013, d'après un intervenant qui veut garder l'anonymat.

Des quotas drastiques seraient imposés.

Branle-bas de combat dans les entreprises horlogères suisses : lobby politique, pressions en tout genre pour retarder l'échéance ou augmenter les quotas, soutien à la création d'un concurrent local (Sellita, Soprod). Cela ne devrait pas suffire à sauver tout le monde. On peut craindre le pire pour de nombreuses petites marques n'ayant ni les soutiens politiques ni eu les moyens ou la volonté de développer leurs propres mouvements.

Comble de la situation, le salut de ces marques pourrait passer par la remise en cause du fameux « swiss made » et l'arrivée officieuse des fabricants de mouvements chinois dans certaines montres suisses. C'est un secret de polichinelle : de nombreux sous-ensembles ou pièces de certaines marques sont déjà fabriqués en Asie. Cette tendance pourrait fortement se renforcer dans les prochains mois.

En clair, des horlogers suisses pourraient se voir contraints à acheter en Chine faute d'avoir travaillé leur stratégie Achat. La fin du Swiss made ?

<p><strong>Olivier Wajnsztok</strong> est un passionn&eacute; d''Achat avec un parcours orient&eacute; dans ce sens. [...]...

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Aude Guesnon,<br/>rédactrice en chef Aude Guesnon,
rédactrice en chef

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