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[Tribune] "Airbus : quand les sous-traitants deviennent les variables d'ajustement"

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A la suite des révélations de Reuters sur la réduction de 10% d'ici 2019 exigées par Airbus auprès de ses fournisseurs de l'A320, Luc-Eric Krief, ancien président du Centre national de la sous-­traitance (CENAST) interpelle Fabrice Brégier, le p-dg d'Airbus.

[Tribune] 'Airbus : quand les sous-traitants deviennent les variables d'ajustement'

Une fois encore, la variable d'ajustement des marges de grands donneurs d'ordres est trouvée : les entreprises sous-traitantes. Airbus ne faillit pas à la règle et pourrait-on même dire, devient un habitué de cette mauvaise habitude.

Les articles parus dans Le Figaro et Les Echos sont éloquents des difficultés qu'éprouvent les sous-traitants français. Après avoir subi (mais sont-elles réellement finies ?) certaines pratiques abusives de la part des donneurs d'ordres (retards des paiements, spoliation de la propriété industrielle, facturations injustifiées,...), Airbus continue sur ses précédentes lancées que l'on pourrait qualifier de "chantage au chiffre d'affaires". Car comment interpréter autrement le rabais de 10% demandé à ses fournisseurs pour rester dans le listing des fournisseurs stratégiques ou pas, au demeurant ?

Après Power 8, après la mise en place de rabais souvent injustifiés pour maintenir une activité dans un secteur "porteur", ne voilà-t-il pas que le chantage continue. Pourtant il n'existe aujourd'hui que 2 acteurs majeurs dans le transport aérien et plus particulièrement pour la construction d'aéronefs. Airbus et Boeing. Les autres acteurs sont soit en difficulté (Embraer et Bombardier) soit peu significatifs sur le marché mondial (constructeurs russes et chinois). De là à penser qu'il existe un oligopole entre ces deux "mastodontes" qui bénéficient, qui plus est, de subventions dont les montants pourraient faire rêver plus d'un chef d'entreprises.

Des fournisseurs en danger

Mais voilà, les fournisseurs sont affaiblis par des années de "vaches maigres" et les seuls qui sont en état de répondre aux besoins de l'industrie aéronautique risquent d'être mis à mal par ces 10% exigés de baisse de leurs fournitures. Le secteur de l'automobile aura contribué en grande partie, à la disparition de nombreuses PME, celui de l'aéronautique n'entamerait-il donc pas le même processus ? On peut légitimement s'en inquiéter, qui plus est lorsque l'on connaît les niveaux d'exigence de qualité de ce secteur. A trop vouloir baisser les prix, n'est-ce pas le passager qui risque d'en supporter les conséquences ? Les rappels multiples des constructeurs d'automobiles sont là pour nous rappeler que la non-qualité a un coût. Alors si le rappel d'automobiles peut paraître plus simple que celui d'un avion, il n'en reste pas moins que les conséquences d'accidents liés à de la non-qualité seront aussi plus désastreuses en cas de défaillances mécaniques d'un objet volant.

Quand je lis Mr Brégier, p-dg d'Airbus, affirmer que l'équilibre des marges se fait au détriment de son entreprise et que les risques sont intégralement portés par elle, je ne peux que m'insurger contre de tels propos. Le secteur aéronautique a su très bien s'adapter aux pratiques d'autres secteurs et il n'est pas rare (c'est un euphémisme) de voir une entreprise sous-traitante porter un niveau de risques bien supérieur au niveau d'activités qui lui est confié. Les engagements qui sont demandés en termes de garanties d'assurance ont contribué largement à l'escalade des primes d'assurances versés par les entreprises aux compagnies au titre de leur garantie aéronautique. Cela sans contrepartie financière de la part du donneur d'ordres.

Mr Brégier, il existe d'autres pistes à exploiter pour ne pas sombrer dans l'écueil de la facilité. 10% de baisse des prix signifie que fabriquer en France deviendra impossible, signifie que les niveaux d'exigence demandés par Airbus devront être revus à la baisse, signifie que la qualité, le contrôle des produits seront moins sécurisés, mais signifie aussi, que les exigences financières des fonds, des actionnaires sont probablement trop élevées et que malgré la hausse des volumes d'aéronefs devant circuler dans le ciel mondial, vous contribuerez à ne maintenir qu'un nombre restreint de sous-traitants, faisant au passage, disparaître des pans entiers de nos industries. Airbus est une entreprise européenne dont le rôle en tant que contributeur à la richesse européenne ne doit pas être galvaudé et qui, en tout état de cause, doit également contribuer à l'émergence d'acteurs de second rang pouvant rivaliser avec des concurrents de plus en plus armés technologiquement. N'est-ce pas, Mr Brégier, l'une des missions essentielles que vous ne devez pas perdre de vue ?