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Quand les acheteurs cultivent la diversité fournisseurs

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Engagés en faveur de la diversité entrepreneuriale, de plus en plus de grands donneurs d'ordres n'hésitent pas à confier certains de leurs marchés à des structures dirigées par des minorités visibles ou situées dans des quartiers défavorisés. Retour sur une démarche, pionnière en France, mettant en avant le rôle des achats en matière d'insertion.

Promotion de la diversité, soutien de l'égalité des chances, insertion des publics défavorisés... Voilà des sujets complexes et actuels pour lesquels les directions des ressources humaines des grands comptes, déjà sensibilisées, mènent de nombreuses politiques volontaristes. Mais, au-delà de l'action RH, les achats n'auraient-ils pas eux aussi un rôle à jouer en la matière? C'est du moins la position défendue par certains acteurs associatifs à l'instar d'Equity Lab, think tank travaillant à l'émergence de nouvelles problématiques sur les questions de diversité et d'action positive. « Les politiques de diversité ne doivent plus se limiter à des enjeux strictement RH. Les grands donneurs dordres doivent également intégrer cette dimension sociétale dans leur démarche via la diversification de leurs ressources fournisseurs: référencement de sociétés dirigées par des entrepreneurs dont le réseau professionnel est limité ou encore d'entreprises implantées sur des territoires fragiles en dehors des circuits d'achats traditionnels... », analyse Laurence Méhaignerie, présidente d'Equity Lab. Voilà une vision élargie des achats responsables qui ne se limite plus à la seule prévention des risques environnementaux et sociaux.

Entrepreneurs de la diversité

C'est pour favoriser une telle dynamique de collaboration entre directions achats et « entrepreneurs de la diversité» que le think tank a planché sur la mise en place d'un référentiel sur la diversité fournisseurs en partenariat avec le cabinet d'audit Vigeo. « Adossé aux grands textes internationaux, ce référentiel est opposable, développe Laurence Méhaignerie. Et prend en compte la diversité, sous l'angle de la taille de l'entreprise, de son implantation, de son impact en termes de cohésion sociale ou encore le profil du dirigeant. » De plus, la présidente d'Equity Lab souligne que la France accuse un retard de taille en matière de diversité fournisseurs. Le concept même de «diversité» n'étant pas toujours bien perçu ou entré dans les moeurs.

A contrario, aux Etats-Unis, un soutien public constant en faveur des entreprises «plus vulnérables» existe depuis 1953, via l'adoption du Small Business Act popularisant le concept de «supplier diversity». Depuis cette date, 23 % des marchés publics (700 milliards de dollars par an) et 40 % des contrats de sous-traitance sont réservés aux entreprises de moins de 500 salariés. Mieux encore, les PME dirigées par des minorités visibles, des femmes ou des vétérans, bénéficient de 5 % des marchés publics.

Une situation loin d'être similaire en France, même si quelques initiatives émergent, via le lancement de plateformes de mise en réseau. A l'instar de l'Adive, l'Agence pour la diversité entrepreneuriale, créée en 2009, « dont le programme achats et diversité a pour objectif de favoriser la collaboration entre les acheteurs et les entreprises prestataires dirigées par des minorités visibles ou situées dans des territoires classés en zones urbaines sensibles ou franches urbaines, souligne Majid El Jarroudi, délégué général de l'association. Des sociétés, qui disposent, pour certaines, du statut de structure d'insertion par l'activité économique (SIAE). »

De plus, il rappelle que l'Agence pour la diversité entrepreneuriale planche, avec Equity Lab, sur la publication d'un guide sur les enjeux français de la diversité des fournisseurs.

@ SINISA BOTAS - FOTOLIA

Absence de contrainte réglementaire

« Certes, la question de la diversité fournisseurs, loin d'être inconnue des acheteurs, interpelle déjà nombre d'entre eux », nuance Majid El Jarroudi, qui rappelle que la problématique d'insertion des travailleurs handicapés est un sujet dont ils se sont largement emparés, via la sous-traitance auprès du secteur protégé et adapté. Cela étant, force est de constater que cette dynamique d'envergure est loin de prévaloir à l'égard d'autres publics également confrontés à des difficultés d'insertion professionnelle: jeunes issus de l'immigration, vivant dans des banlieues défavorisées... Une configuration qui s'explique très simplement. En matière de handicap, une contrainte réglementaire pèse sur les entreprises qui ne satisfont pas leur quota d'embauche de 6 % de travailleurs handicapés (loi du 11 juillet 2005). Obligation qu'elles peuvent en partie remplir en sous-traitant des prestations de services auprès d'Esat (Etablissements de services d'aide par le travail) et EA (Entreprises adaptées). Un coup de pouce législatif dont est dépourvu le secteur stricto sensu de l'insertion des personnes éloignées de l'emploi. « La sous-traitance auprès de tels publics se fait vraiment selon le bon vouloir des acheteurs », indique Majid El Jarroudi.

Ce dernier rappelle que certains grands comptes se sont déjà engagés dans une telle démarche. « GDF, La Poste, la SNCF, KPMG... participent à notre programme achats et diversité en sous-traitant à nos fournisseurs référencés un panel de prestations diverses: FM (Facility management), propreté, gestion de sites, gardiennage, accueil, prestations intellectuelles, etc. » De plus, le délégué général d'Adive souligne qu'environ 250 entreprises ont déjà été sourcées par l'association, à la suite d'un processus drastique de préréférencement. « Collecte d'informations légales, de références commerciales... nous qualifions chaque entreprise de manière exhaustive. Une fois sélectionnées, nous les aidons à monter en compétences via des ateliers et formations », détaille-t-il. A l'image de l'Adive, nombre de «facilitateurs» comme Pôle emploi, les missions locales, les services RSA ou encore les Plie (Plan local pour l'insertion et l'emploi) aident les acheteurs à entrer en contact avec ces fournisseurs «pas comme les autres». Et ce, grâce au réseau étoffé de partenaires SIAE dont ils disposent. Parmi lesquelles figurent les EI, entreprises d'insertion, ou les ETTI, entreprises de travail temporaire d'insertion. Si ces dernières peuvent répondre aux marchés privés-publics en direct, elles peuvent aussi s'adosser à un fournisseur classique dans le cadre d'une relation de sous-traitance. Conventionnées par l'Etat, ces entreprises, au nombre de 1 250 en France, sont également spécialisées dans divers secteurs (bâtiment, espaces verts, gestion des déchets, etc.). Et pour financer leur mission d'insertion d'une durée de 24 mois maximum, elles perçoivent une aide au poste de l'Etat. Mais comme tient à le rappeler Olivier Dupuis, secrétaire général du Comité national des entreprises d'insertion : «Nous nous situons dans le champ concurrentiel classique comme n'importe quelle entreprise et avons les mêmes droits, obligations et contraintes que ces dernières. »

Développer une connaissance mutuelle

Une déclaration qui ne suffit pourtant à rassurer certains services achats quant au degré de professionnalisme de ces partenaires. «Notre secteur souffre encore effectivement d'un certain déficit de notoriété et de visibilité, l'offre sur le marché tant éclatée et peu structurée, reconnaît David Giffard, directeur du développement de SOS, groupe d'entreprises sociales, qui possède, à son actif, diverses structures d'insertion. De plus, les habitudes de collaboration des acheteurs restent difficiles à harmoniser avec celles des acteurs de l'insertion. Aussi, le grand chantier qui s'impose aux deux parties, dans les années à venir, est bien celui du développement de la connaissance mutuelle. » Un effort à faire donc côté fournisseurs mais aussi côté acheteurs. Ce qui suppose, entre autres, «une réelle motivation de ces derniers, et de leurs directions générales, à se rapprocher de l'économie sociale et solidaire dans le cadre du déploiement d'une véritable politique d'achats responsables au sein de leur structure», indique David Giffard.

On l'aura compris, la collaboration avec ces « fournisseurs de la diversité» suppose en amont un véritable travail préparatoire. Un challenge de taille, certes, mais qui en vaut la chandelle. Comme le témoigne Richard Normand, directeur de l'Usine, SIAE du groupe SOS spécialiste de l'événementiel, forte de 70 salariés en réinsertion et 30 encadrants : «En collaborant régulièrement avec des grandes entreprises, nous donnons chaque année un nouvel élan à des gens éloignés de l'emploi, à des gens qui n'ont pas eu une histoire facile... Et c'est pour nous le plus grand motif de satisfaction». La preuve chiffrée d'un tel succès : rien que sur l'année 2010, 63 % des collaborateurs de l'Usine ont pu quitter l'entreprise avec à la clé... un CDI !

Sylvère Chamoin, Consortium Stade de France

Sylvère Chamoin, Consortium Stade de France

Témoignage. «Nos fournisseurs doivent s'engager dans une démarche d'insertion des publics en difficulté»

Un acheteur engagé. Voilà le qualificatif dont peut se targuer Sylvère Chamoin, responsable achats du consortium Stade de France, tant il emploie les grands moyens pour favoriser, via la sous-traitance, l'insertion professionnelle des publics éloignés de l'emploi. Exemple probant : le consortium a référencé Ecodair, une SIAE spécialiste du reconditionnement de matériels informatiques. «Le Stade de France est ancré en Seine-Saint-Denis (93), département déshérité, au taux de chômage bien plus élevé qu'ailleurs, rappelle-t-il. C'est dire la nécessité pour notre consortium, en tant que pôle d activité majeur du territoire, d'assumer ses responsabilités au niveau social.» C'est pourquoi lors du montage d'un appel d'offres, les critères extra-financiers pèsent entre 40 et 60 %. Dans ce cadre, les acheteurs évaluent, entre autres, la motivation des fournisseurs à s'engager, via un partenariat durable et équilibré, avec le client dans une démarche d'insertion des publics en difficulté. «Nous leur demandons s'ils sont prêts à recruter, in fine, des jeunes de banlieue méritants dans leurs équipes, soit en renfort ponctuel soit de manière permanente», détaille-t-il, en rappelant qu'il peut lui-même prendre en charge la mise en relation entre ces deux univers. «J'ai organisé une matinée de rencontre entre l'association Secours emploi et certains de mes prestataires. Plusieurs contrats d'embauche vont, je l'espère, être signés dans les secteurs du nettoyage, de la sécurité, de la maintenance des bâtiments, etc. » Ce travail de proximité avec les associations, a permis à certains jeunes de décrocher un CDI. A l'instar de Malik Camara, agent de sûreté parking chez S3G, le prestataire sécurité du Stade de France. «Depuis deux ans, je travaille pour cette entreprise, se réjouit ce dernier, c'est très positif pour moi, d'autant que sans l'action de Sylvère, rien n aurait été possible !»


Stade de France
ACTIVITE
Evénementiel sport, loisirs et culture
CHIFFRE D'AFFAIRES 2010
94 millions d'euros
EFFECTIF
175 salariés
EFFECTIF ACHATS 2010
40 millions d'euros
VOLUME D'ACHATS
40 personnes
NOMBRE DE FOURNISSEURS
700 fournisseurs

Mot clés :

Charles Cohen