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Le mobilier urbain cherche sa voie

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Si les fabricants de mobilier urbain sont capables de concevoir des gammes très design et modernes, les collectivités préfèrent acheter des modèles plus conventionnels. D'autant que les appels d'offres dans ce domaine sont parfois compliqués.

Pour concevoir ses lampadaires dans le secteur de la gare Saint-Charles, la ville de Marseille a fait appel à Marc Aurel, un spécialiste du mobilier urbain contemporain. «Je souhaitais créer des luminaires qui racontent une histoire. J'ai pensé à un objet très précieux, presque comme un bijou, d'où l'idée de concevoir des lampadaires en verre», raconte le designer. A l'image de Marseille, les collectivités qui sollicitent un stylicien aiment être surprises. «J'essaie d'avoir un regard décalé pour offrir un objet qui génère de l'émotion», confirme Marc Aurel. Pour ce faire, les communes introduisent notamment des critères artistiques et esthétiques dans leurs appels d'offres. Si certaines misent sur un design contemporain et plutôt surprenant, d'autres recherchent un mobilier plus consensuel, proche du mobilier d'intérieur. Par exemple, le fabricant Husson International vient de lancer une ligne appelée Lounge dont le nom évoque le confort d'un salon. Une manière de rassurer les collectivités qui ne souhaitent pas nécessairement implanter un équipement trop original mais tout de même esthétique.

Les collectivités ne veulent pas nécessairement un équipement trop original mais tout de même esthétique.

@ CLEAR CHANNEL

Les collectivités ne veulent pas nécessairement un équipement trop original mais tout de même esthétique.

Des risques juridiques

Ainsi, en matière de mobilier urbain, le choix de Marseille reste plutôt du domaine de l'exception. « Si déplus en plus de collectivités s'intéressent au design, cela reste plutôt rare car ce n'est pas primordial dans les appels d'offres», reprend Marc Aurel. Il faut dire qu'un tel critère peut mettre en danger la passation du marché. Comme le rappelle maître Raphaël Apelbaum, avocat spécialisé dans les marchés publics au sein du cabinet Yves-René Guillou, le Conseil d'Etat a notamment reproché à la mairie de Toulouse, dans un arrêt de 2005, de ne pas avoir assez détaillé ses attentes en matière d'esthétisme pour le mobilier de la ville. Un tel manque d'informations a été jugé discriminatoire pour l'ensemble des candidats à l'appel d'offres et le contrat a donc été annulé.

Cependant, à l'instar du design, d'autres critères que la fonctionnalité s'invitent dans les appels d'offres. Ainsi, de nombreuses collectivités centrent leur attention sur des considérations environnementales, avec un mobilier plus respectueux de la nature. Certains fabricants, comme la société Area, revendiquent le caractère durable de leurs produits. Cette entreprise utilise par exemple du bois certifié FSC (Forest Stewardship Council), un éco-label qui garantit que l'essence utilisée provient d'une forêt gérée durablement. Selon Tierry Vlimant, dirigeant du cabinet de conseil Cadre et Cité, «de plus en plus de critères de sélection verts apparaissent dans les cahiers des charges, comme l'exigence de délivrer des produits recyclables ou encore d'utiliser des produits d'entretien naturels et respectueux de l'environnement».

Un marché difficile à cerner

Quels que soient les critères retenus, l'acheteur public doit dans tous les cas maîtriser les différentes étapes d'un projet de mobilier urbain. Une évidence qui est loin de se retrouver dans la pratique. «Les acheteurs ont souvent beaucoup de mal à cerner ce type de marché. Ils ne savent pas ce qu'ils peuvent demander», constate au quotidien Tierry Vlimant. Fait notoire pour les habitués de la commande publique, le mobilier urbain n'est pas défini juridiquement et le Code des marchés publics ne lui consacre aucun article spécifique. Quant au Code de l'environnement, il y fait référence mais en a une vision plutôt restrictive : selon lui, le mobilier urbain regroupe tous les équipements extérieurs avec affiches publicitaires, autrement dit les abribus, les colonnes Morris, etc., mais pas les bancs et autres luminaires. De son côté, Tierry Vlimant en donne une définition très générale : «Il s'agit de tout ce qui est sur le domaine public et qui rend un service aux usagers. »

Pour le Conseil d'Etat, le mobilier urbain est bien un marché public, et ce, même si le code n'y fait pas expressément référence. «Le Code des marchés publics s'applique, insiste maître Raphaël Apelbaum (cabinet Yves- René Guillou). Il est un outil indispensable car il conseille les acheteurs publics sur les procédures à entreprendre et impose des règles à suivre sous peine de sanctions en cas de manquements. » Encore faut-il choisir le mode de passation du marché le plus adapté et le plus avantageux pour la collectivité. Sur ce point, les cabinets spécialisés dans les marchés publics, qui accompagnent notamment les acheteurs dans la préparation des opérations sur un plan administratif et juridique, sortent leurs atouts. «Les collectivités nous demandent de sécuriser le marché, précise maître Raphaël Apelbaum. Il s'agit de veiller à ce que les opérations aboutissent et ne se soldent pas par un échec. Il faut bien travailler la rédaction des clauses du marché et éviter les scénarios infructueux. »

Les spécialistes des marchés publics en général et du mobilier urbain en particulier peuvent également être d'une aide précieuse pour faire face à un marché fournisseurs où quelques grands acteurs dominent le secteur. «Les sociétés capables de répondre à un appel d'offres sur ce type de marché sont peu nombreuses, confirme Tierry Vlimant (Cadre et Cité). Certains leaders peuvent donc imposer leurs conditions aux acheteurs publics. » Un constat également ressenti par les fabricants de mobilier urbain sans affichage publicitaire. «Nous avons eu une année 2009 vraiment difficile, confirme le designer Marc Aurel. Cela nous a même conduits à abandonner un certain nombre de nos produits. » Ainsi, la crise n'a pas favorisé le développement du mobilier design mais au contraire, des produits fonctionnels, comme à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) dont le critère de choix décisif, lors de son appel d'offres de mars dernier, était tout simplement les qualités de résistance du matériel.

@ VILLE DE LILLE

Expérience
Lille adapte son mobilier à l'environnement

Lille a une approche plutôt pragmatique du mobilier urbain. Si l'utilité fonctionnelle et le design peuvent cohabiter, le choix du matériel doit avant tout être en harmonie avec les zones aménagées et ne doit surtout pas se démarquer de son environnement. « On ne tient pas à suivre absolument les effets de mode. Nous essayons simplement d'avoir un paysage urbain cohérent », explique Philippe Delahaye, directeur général adjoint sur le pôle qualité et développement de la ville. Ainsi, la collectivité dialogue en permanence avec différentes sociétés de conseil en aménagement pour travailler sur l'identité à attribuer à un site. « Ce n'est pas le mobilier en tant que tel qui fait la qualité de l'espace public, précise Hélène Hegy-Delattre, paysagiste et directrice conception de la cellule parcs et jardins de Lille. Il participe à cette qualité, mais ce n ' est pas lui qui est mis en avant. » La municipalité ne néglige pas son mobilier pour autant. Pour l'éclairage public par exemple, elle se concentre sur la qualité de rendu de la lumière plutôt que sur le support. Quant aux espaces dédiés, la ville conçoit un mobilier sur mesure, plus significatif et plus identitaire. « Le mobilier du parc Jean-Baptiste Lebas (notre photo) a été entièrement dessiné afin d'avoir une cohérence au niveau des grilles, des candélabres et des corbeilles pour créer une zone de convivialité », explique Philippe Delahaye. Ainsi la ville de Lille compose-t-elle, entre fonctionnalité et design, un aménagement urbain harmonieux.


Lille
DEPARTEMENT Nord
NOMBRE D'HABITANTS 590 000

Thierry Vlimant, dirigeant du cabinet de conseil Cadre et Cité

« Les acheteurs ont souvent beaucoup de mal à cerner ce type de marché. Ils ne savent pas ce qu'ils peuvent demander. »