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Fonction achats: les femmes à l'assaut du plafond de verre!

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Traditionnellement masculine, la fonction achats est aujourd'hui ouverte aux femmes. Si la parité mble acquise pour les postes courants, la gente féminine ne parvient pas encore à conquérir aisément la fonction suprême de directrice achats. Même si quelques exemples émergent ça et là...

@ ISTOCKPHOTO/EMREOGAN

Quel est le point commun entre Lafarge, L'Oréal, Accor et Saint-Gobain? Leur appartenance au 40 mise à part, ils ont tous une femme à la tête de leur direction achats. Banal pour certaines fonctions (ressources humaines, commercial, communication, juridique... ), ceci n'a rien d'anodin dans achats. « A des postes-clés, la parité n'existe pas dans les achats. Certes, on voit de plus en plus de femmes responsables achats, mais encore trop peu de directrices », explique Maria Canabal y Otero, présidente de la récente association CPO Women qui réunit déjà une quarantaine de directrices achats. «Le but de notre association est de favoriser la visibilité des femmes à ce type de postes», poursuit-elle. Une faible représentativité soulignée par nombre de directrices achats, à l'instar de Caroline Estivals (directrice achats indirects Immobilier, Rexel France), aujourd'hui en transition professionnelle: «Il est difficile pour les femmes acheteurs d'évoluer vers des postes à responsabilité, le phénomène du plafond de verre existe bel et bien. »

Maria Canabal y Otero, CPO Women

«A des postes-clés, la parité n'existe pas dans les achats. Certes, on voit de plus en plus de femmes responsables achats, mais encore trop peu de directrices.»

Claire Dacier, Air Liquide

Claire Dacier, Air Liquide

Point de vue
«Les femmes acheteurs ont souvent plus d'empathie et d'intuition»

«Je n'ai pas le sentiment qu'être femme m'ait servi ou desservi au cours de ma carrière, explique Claire Dacier, directrice achats indirects d'Air Liquide. J'ai gravi les échelons naturellement, en saisissant les opportunités. » Après une carrière dans différents services (ingénierie, finance, etc.), elle est arrivée à la tête des achats du groupe Alstom, avant d'intégrer Air Liquide. «J'ai découvert une fonction transversale dans laquelle l'une des compétences requises est le sens de l'écoute. » Une qualité que la directrice achats juge plutôt «féminine». «Les femmes ont souvent plus d'empathie. Des atouts de taille pour réussir dans les achats, et c'est pour cela qu'elles sont plus présentes dans cette profession. » Si la formation de Claire Dacier la prédestinait à une carrière dans les achats de production, elle se déclare tout autant à l'aise dans l'univers des «dépenses indirectes». «Il s'agit de dossiers plus humains, qui impactent directement le quotidien des clients internes. » Chez Air Liquide, Claire Dacier constate la forte féminisation de la fonction, même parmi les postes à hautes responsabilités. «Le groupe privilégie la diversité dans sa politique RH. C'est très positif. C'est la première fois que je vois autant de femmes au top management, aussi bien dans les achats, qu'à la finance et à la communication. »

La parité sur les bancs de la fac

Et les chiffres sont édifiants. Selon une étude réalisée en 2010 par le Desma (Grenoble), parmi les 200 plus grandes entreprises françaises, seules vingt femmes s'imposeraient comme directrice achats. «Par rapport à d'autres fonctions qui affichent 20 à 25% de femmes à des postes d'encadrement, les achats sont à la traîne», regrette Natacha Tréhan, responsable du Desma.

Au sein des associations achats également, la faible place occupée par les femmes est tout aussi patente. Ainsi à l'ACA, association Cesa achats de HEC, elles ne représentent qu'un quart des membres de l'organisation. Et parmi ces adhérentes, seules 27% détiennent un poste de directeur achats, alors que parmi les membres masculins de l'association, près de la moitié assure cette fonction. Constat similaire à la CDAF (Compagnie des acheteurs de France) forte d'environ 1 600 adhérents: parmi les acheteurs membres du réseau, les femmes ne sont que 30 %. Et plus on monte dans la pyramide, plus elles se font rares: 28 % sont responsables achats et 16 % sont à la tête de la direction achats. «Mais les choses commencent à évoluer, car un vivier féminin d'acheteuses se constitue dès les bancs de la fac», rappelle Maryse Trombert, responsable méthodes et SI achats au sein de Veolia Transports et membre du conseil d'administration de la CDAF depuis 2006.

Il y a dix ans à peine, les formations achats accueillaient majoritairement des hommes. Depuis quelques années, les cursus se multiplient et comptent de plus en plus de femmes. Une fois diplômées, elles auront toutes leurs chances d'occuper des postes de direction. «Dans notre formation initiale, la parité est notable depuis quelques années déjà, alors que dans notre formation continue, elle est atteinte depuis peu», souligne Natacha Tréhan (Desma). Résultats quasi-similaires au sein du MBA IMA (ingénierie et management des achats) de l'université Léonard de Vinci: la promotion actuelle compte 55% d'hommes et 45% de femmes. Une répartition qui vaut également chez les anciens élèves.

Isabelle Phung, Logica

Isabelle Phung, Logica

Point de vue
«C'est l'expertise qui prime, et non l'appartenance à un genre»

«Avant d'être femme, je suis collaborateur. Mettre l'accent sur la féminisation de la fonction achats relève du cliché», lance avec caractère Isabelle Phung, directeur achats et logistique de la société de conseil et de services informatiques Logica. Et si elle préfère se présenter comme «directeur» des achats, «c'est surtout parce que l'intitulé de la fonction le veut». Autrement dit, ce n'est pas pour mieux s'imposer auprès de son équipe, forte de neuf acheteurs. «Je n'ai pas besoin de cela pour me faire respecter, confie-t-elle. D'ailleurs, je n'ai pas tellement l'impression que mon genre ait eu un véritable impact au cours de mes quinze ans de carrière dans les achats. »
Toutefois, Isabelle Phung admet le caractère traditionnellement «masculin» de la fonction achats rendant complexe l'intégration des femmes dans ce milieu. «Au cours de ma carrière, j'ai parfois dû faire face à des a priori de la part de la gente masculine, d'autant que j'ai évolué dans des secteurs d'activités comme la métallurgie et les transports, où les hommes étaient majoritaires. Si pour gagner en légitimité, j'ai dû redoubler d'efforts, après avoir fait mes preuves j'ai été traitée d'égale à égal avec mes collègues masculins. » C'est le savoir-faire qui a primé et non l'appartenance à un genre.

Un métier transversal

« Depuis l'essor dans les années 2000 de la fonction achats dans le secteur des services, la profession s'est ultra-féminisée. Aujourd'hui, un nombre non négligeable de postes d'acheteurs hors production émerge et les femmes y postulent de plus en plus», indique Patrice Pourchet, responsable pédagogique du master en gestion des achats internationaux de l'Essec. Le sexe dit «faible» serait-il exclusivement dédié aux frais généraux? «Il ne faut pas tomber dans les clichés, nuance Natacha Tréhan (Desma). De plus en plus d'acheteuses et de directrices achats possèdent une culture très technique, réclamée par nombre de directions achats de production. »

Quel que soit leur choix de carrière, les femmes semblent attirées par la fonction achats pour les mêmes motifs. «Ce poste se situe à la croisée de plusieurs univers: la gestion, le droit, la technique, le commerce, etc. Une pluridisciplinarité qui séduit souvent les femmes... mais aussi les hommes», explique Maryse Trombert (CDAF). D'autant qu'à l'instar de nombreux acheteurs, les acheteuses ont une formation initiale généraliste (écoles de commerce, de management, etc.) plutôt que 100% achats. « C'est d'ailleurs pour cela que les femmes sont globalement plus nombreuses dans cette profession, que dans des secteurs plus techniques comme la R&D. Même si c'est le marketing, la communication et les RH qui suscitent le plus leur intérêt», considère Maria Canabal y Otero (CPO Women). L'aspect «chef d'orchestre» du métier de l'acheteur les intéresse également. « Cette fonction exige un management transversal et une bonne dose d'organisation. Les mères de famille ont une aptitude à gérer plusieurs tâches en même temps. Elles peuvent aisément appliquer cette capacité à leur travail», explique Marie Clémence Ilunga, directrice des programmes chez Faurecia et secrétaire générale du programme Women on board au sein du réseau de femmes European Professional Business Network.

Autre domaine dans lequel elles excellent fréquemment: la communication. Une qualité qui fait parfois défaut aux hommes acheteurs, bien qu'indispensable pour conduire une telle fonction support. «Les femmes sont souvent plus efficaces car elles cherchent à convaincre plutôt qu'à imposer. Contrairement à certains hommes aguerris à la confrontation, elles privilégient davantage l'intuition ou l'empathie, suscitant l'adhésion durable des clients internes comme des fournisseurs», explique Marie Clémence Ilunga.

Point de vue
«Les fournisseurs se montrent parfois plus courtois avec des femmes»

Pour Françoise Odolant, chargée de mission à la médiation des relations inter-entreprises et ancienne directrice achats de Valéo et d'EuroDisney, le métier d'acheteur est largement ouvert aux femmes. «On en voit beaucoup, surtout à des postes juniors, même si elles ont de grandes difficultés à accéder aux postes de direction. » Exemple probant: Françoise Odolant constate que parmi les directeurs achats signataires de la charte de bonnes pratiques entre grands comptes et PME, seuls 20 % sont des femmes. Un manque de parité dont elles peuvent toutefois tirer profit en misant sur leur «différence». «En tant que femmes, nous avons une plus grande aptitude à gérer les relations interpersonnelles, notamment à convaincre sans imposer notre point de vue. » Un précieux atout lors de négociations. «Le fournisseur a tendance à être moins agressif. Mieux, il se montre souvent galant. » Une forme d'indulgence qui a aussi son pendant négatif: la difficulté d'être intégrée dans un milieu très masculin. «Lors de ma promotion au poste de directrice achats, on m'a demandé d'adopter les mêmes codes vestimentaires que les hommes... », illustre Françoise Odolant.

Marie Clémence Ilunga, Faurecia

«Les femmes sont souvent plus efficaces, car elles cherchent à convaincre plutôt qu'à imposer. Contrairement à certains hommes aguerris à la confrontation, elles privilégient davantage l'influence, l'intuition ou l'empathie.»

Disparités salariales

Si les femmes acheteuses affichent nombre d'arguments en leur faveur cela ne semble pas suffire pour les propulser aux postes de direction. «A des postes juniors, hommes et femmes sont plutôt traités de façon égalitaire. C'est surtout vers 30-35 ans que des différences apparaissent, dans les achats comme dans d'autres cops de métiers», indique Marie Clémence Ilunga (European Professional Business Network). Une période durant laquelle les femmes ont leur premier enfant. «Les entreprises les pénalisent en limitant promotions, augmentations et primes. Et ce, parce quelles prennent leur congé maternité», déplore Maria Canabal y Otero (CPO Women). Une inégalité que l'on retrouve au niveau des salaires, comme le confirme une récente étude de l'Apec. Même son de cloche chez les universitaires. «A l'entrée sur le marché du travail, on constate une certaine parité en matière de rémunération, environ 41 000 euros par an pour les deux sexes, explique Patrice Pourchet, en se basant sur les statistiques du master achats de l'Essec. L'écart semble se creuser durant la carrière: augmentations moins importantes pour les femmes, promotions plus limitées, etc. » Selon Marie Clémence Ilunga, cette disparité serait relativement mince: «Le métier d'acheteur repose sur la capacité à tisser des liens de proximité avec les fournisseurs et les clients internes. Ce travail s'inscrit nécessairement sur le long terme. Une direction générale va parfois réfléchir à deux fois avant de remplacer une directrice achats sous prétexte quelle prend un congé maternité de quatre mois seulement. » Un point positif qui ne peut éclipser une certaine réalité: dans les achats comme dans d'autres milieux, l'égalité entre les sexes est loin d'être de mise. «Les mentalités doivent encore évoluer», rappelle Natacha Tréhan (Desma) en revendiquant la notion de complémentarité entre les hommes et les femmes: «Exit les qualificatif désuets et caricaturaux pour désigner chaque genre! Il faut arrêter d'opposer les sexes. Nous avons tous une part de masculinité et de féminité. Et c'est seulement en l'assumant que nous pourrons nous épanouir au travail et susciter l'intérêt des recruteurs à la recherche de profils harmonieux. »

Géraldine Olivier, Canal +

Géraldine Olivier, Canal +

Point de vue
«Le terme de directrice achats n'est pas entré dans le langage courant»

« Une main de fer dans un gant de velours. » Voilà comment Géraldine Olivier, directeur achats de Canal +, définit la spécificité du management des achats au féminin. «Lorsque je suis arrivée chez Canal +, ma mission était la suivante: susciter la reconnaissance des achats en interne sans pour autant déclencher la guerre avec les clients internes. » Et pour développer la culture achats du groupe sans l'imposer, Géraldine Olivier a su user de ses qualités personnelles, notamment le sens de l'écoute. «Résultat: le taux de couverture achats est passé de 35% à 85%. En tant que femme, j'ai peut-être moins de complexe à m'assumer comme représentante d'une fonction support travaillant au service des clients internes, contrairement aux hommes qui peuvent davantage avoir le goût du pouvoir ou un certain ego. » A la question: pourquoi Géraldine Olivier préfère se présenter comme «directeur des achats»? Celle-ci répond: «Personnellement, je préférerais le terme «directrice». Mais pour l'heure cette appellation ne semble pas assez entrée dans les moeurs dans le milieu professionnel. »

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Charles Cohen